Cinq jours à la découverte du poivre du Kerala

 

Un reportage réalisé pour la Maison Bremond 1830.

Cinq jours à la découverte du poivre du Kerala.

 

Lorsque nous partons en voyage dans un pays inconnu, nous ne pouvons nous empêcher de nous en fabriquer une image, puisant dans la force de nos préjugés. Malgré nous, nous nous retrouvons propulsés en quelques heures dans un nouvel espace, avec pour seul repère nos idées reçues et nos aprioris. Partant au Kerala dans le but de remplir une tâche, celle de réaliser un reportage photographique, je pose les pieds sur le territoire indien avec tout autant d’attentes. Je me projette déjà dans les images que je vais pouvoir rendre, imaginant les fermes et les familles que je compte rencontrer. Je pars avec pour mission de raconter une histoire, celle de ces agriculteurs qui tentent de faire prospérer leurs produits loin de Monsanto. Je me dis alors que pour toucher, pour sensibiliser, je vais devoir montrer la vie dure de ces gens, leur implication malgré la pauvreté apparente.
Nous arrivons à l’aéroport au milieu de la nuit. Le grand hall blanc et vide contraste avec Abu Dhabi où nous avons fait escale 4h auparavant. Un jeune homme nous attend à la sortie, et nous emmène à la voiture. Nous partons en échangeant pour seule parole un timide « Happy journey ? ». Au bord de la route défilent des supérettes précaires, panneaux de bois supportant de nombreuses bouteilles d’eau ou de sodas, cordes tendues sur les lesquelles pendent des régimes de bananes.
Aucun lampadaire n’orne les bords de route en terre battue. Seules les lumières à l’entrée des maisons nous permettent de distinguer l’effervescence de couleurs, la multitude d’affiches publicitaires, la confusion de panneaux, fanions et étendards. Dans ce désordre d’obscurité rien ne nous laisse à penser que nous arrivons dans un pays endormi.
Après plusieurs heures nous arrivons enfin à destination, nous posons nos affaires et nous nous écroulons, fatigués, sur de fins matelas.
Il est 9h du matin quand nous nous réveillons avec difficulté au sein de Vanamoolika. Cet organisme qui depuis 1991 tente de tourner et d’accompagner les producteurs de Wayanad, un des 14 districts de l’état du Kerala, vers une agriculture biologique. Franck Deschamps, qui m’accompagne dans ce voyage, passionné par le poivre est venu à leur rencontre deux ans auparavant et vend aujourd’hui leurs produits sur le sol français. Nous sommes accueillis par Mr Chackochan, fondateur de cette communauté de 450 agriculteurs locaux qui pratiquent l’agriculture biologique tout en adhérant aux méthodes agricoles traditionnelles. Guidé par ses convictions, il tente de permettre à la population locale de retrouver une vie saine et une nature prospère.
Après un premier petit déjeuner aussi riche qu’épicé, nous partons en voiture pour visiter une première ferme. Je découvre alors le Kerala sous le soleil, émerveillée par la beauté du paysage et la richesse de la végétation. La voiture serpente sur la route, tentant d’éviter les nombreux trous, nids de poule, touctoucs lancés à pleine vitesse et motards sans casque ni chaussure sur leur vieille Royal Enfield.
Visitant la première ferme je suis surprise de voir que les agriculteurs ne vivent pas dans la pauvreté. Leur maison, certes modeste, est grande, d’une propreté impeccable, le sol couvert d’un large carrelage lisse, presque immaculé. Le mobilier un peu plus rustique quant à lui s’organise en peu de
meubles et au mur pour seul ornement ; icônes, photos de famille et portraits des défunts. On nous invite à prendre le thé accompagné de bananes fraiches, certainement cueillies par leur soin.
Autour de la maison, différentes plantations, poivre, café, banane, plantes médicinales, poussent en harmonie. Puis nous suivons l’agriculteur entre les arbres recouverts de plants de poivre qui, sous forme de lianes épaisses, viennent grandir autour des troncs tel un lierre au feuillage abondant. Le cultivateur nous montre ses différentes variétés, leurs spécificités, nous faisant remarquer leurs différences de taille, de couleur, de goût tous uniques et singuliers. Certains poivres sont très anciens, d’autres sont rares, d’autres encore menacés d’extinction.
Par-dessus ses épaules, l’homme fait passer un tissu qu’il noue autour de son cou. Puis il rabat par-dessous ses bras la partie qui pendait dans son dos pour la relier au premier nœud. Ainsi le tissu devient comme un sac qui permettra de récolter le poivre. Une fois l’harnachement prêt, nous l’observons grimper une échelle très fine qui monte au milieu du feuillage.
J’en apprends alors un peu plus sur le poivre du Kerala et son histoire. Nous nous trouvons ici dans le district de Wayanad, plateau montagneux qui se dessine sous les brumes des Ghats occidentaux. C’est un des quatre hotspots du Kerala, point chaud possédant un climat tropical unique qui permet le développement d’une nature riche et abondante et bien évidemment d’un poivre d’une qualité exceptionnelle. La chaine de montagne qui entoure cette région boisée, abrite en son sein de très nombreuses plantes aux vertus médicinales. Ainsi, grâce à la mousson, les pluies torrentielles transportent des sommets jusqu’à la plaine, les propriétés de ces plantes qui jusque dans les racines des arbres et des poivriers viennent transmettre leurs bienfaits ; rendant ainsi le poivre de Wayanad unique, riche par son pouvoir médicinal.
Je ne peux cacher mon étonnement et mon intérêt pour toutes ces variétés si différentes dont je ne soupçonnais nullement l’existence. Je me rends compte alors que là où je m’imaginais trouver une certaine pauvreté, je trouvais en réalité de la qualité. Grâce à la richesse de leur produit et la vente permise par Vanamoolika, les agriculteurs de Wayanad ont une bonne qualité de vie.
Après la visite nous avons à nouveau le droit à un rafraichissement. On nous offre alors un verre d’eau chaude, peu plaisant mais preuve que l’eau a été bouillie. Nous sommes assis à table mais l’épouse reste en retrait dans l’encadrement de la porte qui mène à la cuisine. Plus tard au moment du départ, alors que je range mon appareil photo tout en la remerciant de son accueil, elle sort d’une étagère un album photo dans lequel je découvre sa famille. Sous son doigt qui pointe les visages, je devine ses enfants, ses parents et autres membres de la lignée.
Quelques jours plus tard nous retournons dans cette même ferme pour y reprendre quelques clichés.
Cette fois ci nous sommes accueillis par toute la famille car les enfants n’ont pas école. Je découvre alors les visages que j’avais vus auparavant sur les photos de famille. Aujourd’hui nous n’avons pas de guide ou de traducteur. Le père et la mère ne comprenant que peu l’anglais, c’est donc la jeune fille Sanja, âgée de 13 ans, qui sera notre interprète. Nous organisons une cueillette de poivre pour les photos exclusivement. Ils nous aident à trouver le meilleur angle, Sanja traduit à son père chacune de mes indications. Une fois la cueillette terminée nous retournons aux abords de la maison pour y décharger les grappes vertes ou rouges sur une petite bâche de fortune. Il nous explique ensuite comment procéder pour enlever le poivre de sa grappe. Traditionnellement c’est en écrasant
les grappes avec les pieds que le poivre s’en détache. L’homme commence ; nous demandons ensuite à sa femme de le faire, puis une de ses ouvrières nous rejoint et prend la relève. Cela devient alors un jeu, les enfants eux aussi demandent à participer et à être photographiés. Nous sommes ensuite invités, comme au premier jour, à manger avec eux. Nous avons déjeuné une heure avant sur l’exploitation Vanamoolika mais nous ne pouvons refuser l’invitation. A nouveau les femmes servent mais ne s’assoient pas avec nous, restant en retrait dans la cuisine. Sanja quant à elle nous rejoint à table, autorisé sans doute de par son jeune âge ou son statut d’interprète. Elle est très douce avec nous, curieuse et son anglais étant très bon, elle nous pose beaucoup de questions. Ils nous proposent de rester avec eux pour la journée et de passer la nuit dans leur maison. Cela semble être un honneur pour eux de pouvoir nous accueillir mais nous sommes obligés de décliner l’invitation. Nous prenons des photos tous ensembles. Sanja, timidement, nous demande si nous pouvons l’emmener en France.
Il est difficile de retranscrire l’immense gentillesse avec laquelle nous sommes reçus. Chaque parole échangée est un partage. Je suis les enfants qui me font visiter le poulailler et l’étable. Ils m’expliquent les fonctions et les vertus de leurs plantes médicinales, me montrent chaque arbre fruitier de leur jardin et me font gouter leurs fruits. Ils font preuve envers nous d’une bienveillance incroyable. Ici, je me sens déconcertée par chaque détail du paysage, par chaque parole. J’ignore tout de ce pays, de ces coutumes et croyances mais je ressens cette envie de partage qui me touche et remet en question mon mode de vie occidental.
Le jour suivant, nous partons rencontrer Mr Balakrishnan qui cultive mais surtout expérimente différentes variétés de poivre.
Le dialogue est difficile car il ne parle pas anglais et notre chauffeur est peu expérimenté. Je tente donc d’être attentive à ce que je vois. Je comprends qu’il nous montre différentes variétés de poivre. Entre les arbres, nous suivons cet homme pieds nus dans la terre rouge, des fourmis sur le col de sa chemise. Je répète après lui le nom des différents poivres que je n’arrive pas à retenir. Puis il nous emmène dans ce qu’il nomme la « nursery ». Serre rustique dans laquelle se trouvent des dizaines de boutures. Une plante de poivre peut en donner à elle seule beaucoup d’autres par un système de marcottage. Devant nous, des rangées de petits tubes en plastique contenant un mélange de terre et d’engrais s’alignent. D’un côté la plante mère déploie ses tiges, lesquelles vont être reliées en plusieurs points aux petits contenants par une paille que l’on plie et utilise comme une agrafe entre la tige et la terre.
Encore une fois à la fin de notre visite nous sommes invités à prendre place dans l’entrée, agencée à l’image d’un petit salon où nous pouvons nous assoir et nous désaltérer. La mine fière, Mr Balakrishnan nous montre du doigt une vitrine située à ma droite. A l’intérieur, des photographies et de nombreux prix reçus pour son travail, trônent sur les étagères. Une nouvelle preuve de la qualité de ses boutures.
Ces cinq jours au Kerala s’enchainent avec une rapidité déconcertante. Etourdis sous l’effervescence d’informations, de rencontres, de nouveautés, nous voila déjà sur le chemin du retour en direction de l’aéroport. Tout ce que j’ai pu entendre et voir s’entremêlent dans mon esprit. Bouleversée par une multitude d’émotions, je tente d’en dénouer les noeuds pour en défaire le fil de l’histoire que je souhaite raconter.
Aujourd’hui je me rends compte que si nous avons un rôle à jouer ici, c’est celui de faire prospérer Vanamoolika dans le futur. Acheter auprès de ces agriculteurs c’est mettre en avant et reconnaitre la richesse et la qualité de leurs produits, tout en les soutenants dans leur engagement. C’est aussi permettre la pérennité de leur centre d’apprentissage, déjà en action, qui enseigne aux futures générations d’agriculteurs. Wayanad est le berceau du poivre et nous devons aider à protéger son identité. Grâce à l’action de Vanamoolika, Wayanad se tourne chaque jour un peu plus vers une agriculture biologique qui assure aux habitants et à l’écosystème un équilibre et la promesse d’une vie plus saine.